Yehiel Gaoni : le chimiste oublié qui a isolé le THC en 1964
Quand on demande qui a découvert le THC, un seul nom revient : Raphael Mechoulam. Pourtant, sur l'article scientifique de 1964 qui a tout changé, un autre nom figure en première position : Yehiel Gaoni. Chimiste israélien du Weizmann Institute of Science, il a isolé le tétrahydrocannabinol et déterminé sa structure aux côtés de Mechoulam, à partir de cinq kilos de haschich saisis par la police. Puis il a quitté le domaine, et l'histoire a retenu l'autre. Voici le portrait du savant resté dans l'ombre, dont les travaux fondent toute la science des cannabinoïdes moderne, y compris celle qui permet aujourd'hui d'analyser la moindre résine CBD vendue légalement en France.
Qui était Yehiel Gaoni ?
Yehiel Gaoni naît le 1er septembre 1928 à Jérusalem, aîné d'Asher et Meira. Il grandit à Tibériade, sur les rives du lac. Sa mère meurt alors qu'il a douze ans ; l'enfant est envoyé deux ans chez ses oncles à Jérusalem, jusqu'au remariage de son père et l'installation de la famille à Petah Tikva. Il étudie à l'école Pika, puis au gymnase hébraïque Herzliya, dont il sort diplômé en 1946.
Il se porte volontaire chez les Notrim, la police militaire créée par les Britanniques en Palestine mandataire. Rien, dans ce parcours, ne laisse deviner qu'un jour son nom figurera sur l'un des articles les plus cités de l'histoire de la chimie des plantes. Gaoni devient chimiste organicien et rejoint le département de chimie moléculaire et science des matériaux du Weizmann Institute of Science, à Rehovot, où il fera l'essentiel de sa carrière. Il y sera professeur jusqu'à sa retraite, et s'éteindra le 14 mai 2017, à 88 ans.

1964 : cinq kilos de haschich et une découverte fondatrice
Au début des années 1960, une anomalie règne dans la science. La morphine a été isolée du pavot dès le début du XIXe siècle, la cocaïne des feuilles de coca au milieu du même siècle. Mais le cannabis, plante utilisée depuis des millénaires, garde son secret : personne ne sait quelle molécule est responsable de ses effets. Mechoulam le résumera plus tard d'une phrase : la chimie du cannabis n'était tout simplement pas connue.
Gaoni et Mechoulam s'attaquent au problème avec une méthode directe : travailler sur la matière la plus concentrée disponible, c'est-à-dire le haschich. Cinq kilos de résine issus d'une saisie de la police israélienne leur sont remis dans un cadre officiel. L'anecdote est restée célèbre dans le milieu : les deux chercheurs transportent la matière première sur la banquette d'une voiture, avec une autorisation en poche mais sans escorte.
Le travail de séparation est méticuleux. L'équipe identifie une douzaine de composés dans l'extrait. Deux seulement modifient le comportement des primates utilisés pour les tests. En 1964, ils publient dans le Journal of the American Chemical Society un article au titre limpide : Isolation, Structure, and Partial Synthesis of an Active Constituent of Hashish. Premier auteur : Y. Gaoni. Second : R. Mechoulam.
Ce que contient cet article tient en une phrase et change tout : le delta-9-tétrahydrocannabinol, isolé à l'état pur, structure élucidée, synthèse partielle réalisée. Pour la première fois, on sait exactement quelle molécule porte l'activité psychoactive du cannabis, et on sait la fabriquer au laboratoire.
Pourquoi la structure du THC a résisté si longtemps
La complexité moléculaire explique le retard historique. Le THC appartenait à une classe de composés structurellement distincte de tout ce que la chimie connaissait alors. Il ne ressemblait ni aux alcaloïdes, ni aux autres familles isolées jusque-là. Les tentatives antérieures, notamment celles menées à Cambridge par les pionniers britanniques puis par Roger Adams aux États-Unis, avaient permis d'approcher le problème sans jamais le résoudre complètement.

Le CBG, l'autre découverte de 1964
La même année, le duo isole également le cannabigérol. Le CBG est aujourd'hui étudié comme la molécule à partir de laquelle la plante fabrique les autres cannabinoïdes, ce qui lui vaut le surnom de molécule mère. En une seule année de travail, Gaoni et Mechoulam ont donc posé deux jalons majeurs de la chimie du chanvre.
Pourquoi le nom de Gaoni a disparu de l'histoire
La postérité scientifique obéit à une règle simple et injuste : elle retient celui qui reste. Après 1964, les trajectoires divergent.
Mechoulam consacre soixante ans de carrière aux cannabinoïdes. Il découvre l'anandamide en 1992, contribue à identifier le système endocannabinoïde, forge le mot cannabinoïde lui-même, forme des générations de chercheurs et devient, jusqu'à sa mort en 2023, le visage universel du domaine.
Gaoni, lui, retourne à la chimie organique de synthèse. Ses publications ultérieures parlent de bicyclobutanes, de sulfones, de dérivés du butadiène, d'acides aminocyclobutane carboxyliques. Autant de travaux solides, respectés dans leur spécialité, mais qui ne racontent aucune histoire grand public. Le cannabis, lui, en racontait une.
Il y a une leçon dans ce contraste, et elle n'est pas anecdotique. Une découverte majeure ne suffit pas à faire une légende ; c'est la constance sur un même terrain qui construit une figure. Gaoni a signé l'article fondateur puis est passé à autre chose. Mechoulam a passé sa vie à défendre, prolonger et populariser ce que cet article avait ouvert. Les deux ont fait de la grande science. Un seul est devenu un nom.
Ce que la découverte de 1964 a rendu possible
Isoler le THC ne servait pas seulement à comprendre le cannabis. Cela a ouvert trois portes qui structurent encore aujourd'hui le secteur légal du chanvre.
La distinction moléculaire. Avant 1964, le cannabis était un tout indistinct. Après, il devient une plante composée de molécules identifiables, mesurables, séparables. C'est précisément ce qui permet aujourd'hui de distinguer légalement une fleur CBD contenant moins de 0,3% de THC d'un produit stupéfiant. Le seuil réglementaire français repose sur une molécule que Gaoni a été le premier à tenir à l'état pur.
La mesure. Connaître la structure d'une molécule, c'est pouvoir la doser. Toute la chaîne d'analyse laboratoire moderne, les certificats d'analyse qui accompagnent chaque lot, la chromatographie qui sépare les cannabinoïdes un à un : tout cela descend en droite ligne des travaux de 1964. Les cristaux de CBD, molécule isolée à plus de 99% de pureté, sont l'aboutissement industriel de cette logique de séparation.
La recherche sur les récepteurs. La question suivante était inévitable : comment une molécule végétale peut-elle agir avec une telle précision sur le corps humain ? La réponse est venue trente ans plus tard avec l'identification des récepteurs et du système endocannabinoïde. Des champs de recherche entiers, comme ceux qui s'intéressent aujourd'hui au récepteur CB2 et aux terpènes, n'existeraient pas sans la première étape franchie à Rehovot.
Gaoni, Adams, Wood : les trois noms derrière le CBD moderne
L'histoire de la chimie du chanvre tient à une poignée de laboratoires et de décennies.
À Cambridge, dans les années 1890 puis 1930, Thomas Barlow Wood et ses successeurs britanniques ouvrent la voie en extrayant les premiers constituants actifs. Aux États-Unis, en 1940, Roger Adams identifie le cannabidiol, molécule qui donnera son nom à toute une industrie quatre-vingts ans plus tard. En 1963 et 1964, à Rehovot, Mechoulam élucide la structure du CBD puis, avec Gaoni, isole le THC et le CBG.
Chaque étape dépendait de la précédente. Adams ne pouvait pas déterminer la structure exacte du CBD avec les outils de son époque ; Gaoni et Mechoulam disposaient de la résonance magnétique nucléaire, arrivée entre-temps. La science avance ainsi, par relais, et c'est peut-être la meilleure raison de rappeler le nom de ceux qui ont couru un seul tour de piste avant de passer le témoin. Sans ce relais, ni l'huile CBD ni aucun produit de chanvre légal n'existerait sous sa forme actuelle.
Questions fréquentes sur Yehiel Gaoni
Qui a découvert le THC ?
Le THC a été isolé et sa structure déterminée en 1964 par Yehiel Gaoni et Raphael Mechoulam, au Weizmann Institute of Science en Israël. L'article fondateur, publié dans le Journal of the American Chemical Society, porte le nom de Gaoni en premier auteur.
Qui était Yehiel Gaoni ?
Un chimiste organicien israélien né à Jérusalem en 1928 et mort en 2017, professeur au Weizmann Institute of Science. Connu pour l'isolation du THC, sa carrière a surtout porté sur la chimie organique de synthèse.
Pourquoi est-il moins connu que Mechoulam ?
Parce qu'il a quitté le champ des cannabinoïdes après 1964, alors que Mechoulam y a consacré six décennies. La postérité retient celui qui reste sur le terrain.
Sur quelle matière ont-ils travaillé ?
Sur du haschich, comme l'indique le titre de leur article : Isolation, Structure, and Partial Synthesis of an Active Constituent of Hashish. Les cinq kilos de résine provenaient d'une saisie de la police israélienne, remis dans un cadre officiel.
Gaoni a-t-il découvert d'autres molécules du chanvre ?
Oui, le cannabigérol (CBG) la même année, aujourd'hui étudié comme molécule mère des autres cannabinoïdes.
Rendre à Gaoni ce qui est à Gaoni
Yehiel Gaoni n'a pas passé sa vie à parler du cannabis. Il a simplement été, un jour de 1964, l'homme qui tenait dans un tube la molécule que personne n'avait jamais vue à l'état pur. Toute l'industrie légale du chanvre, ses seuils réglementaires, ses certificats d'analyse et ses molécules isolées, se tient sur cet article de deux pages. Rendre son nom au premier auteur n'enlève rien à Mechoulam : cela rappelle seulement que les découvertes fondatrices ont presque toujours quatre mains.
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